#nuit
les monstres sortent
La nuit est le temps par excellence de la panique du pouvoir. C'est l'heure où l'État resserre sa surveillance, multiplie couvre-feux et réglementations, contrôle au faciès et cogne. Fantasmée comme le temps de l'infraction, de la criminalité, de « l'anarchie », elle inquiète les puissants : dans le noir, la mise au pas des corps se fait plus difficile. Aussi l'État, comme les classes dominantes, s'emploie-t-il à en refaire un instrument de contrôle, de violence et de harcèlement.
Les minorités sexuelles et de genre ont pourtant retourné ce temps pour y loger des symboles positifs : espaces de rassemblement et de rencontre, possibilité de fête et de joie, usages de substances dans un environnement qui, la nuit venue, nous accueille mieux que le jour. C'est là, aussi, qu'une mémoire se dépose : nombre des cultures qui font aujourd'hui nos nuits sont nées dans des marges queers et racisées, qui en ont fait des armes pour affirmer leur différence face à la norme.
Dans le meilleur des cas, nous avons bâti des espaces plus sûrs de fête collective. La nuit devient alors un temps d'exercice de nos libertés : un temps improductif, où l'on n'a ni à pointer ni à enrichir le patron, où des formes de clandestinité permettent d'exprimer en communauté nos caractères transgressifs, loin des regards malveillants que le jour pose sur nos existences. Un temps pour fuir la normalité et, simplement, être soi.
Une politique mineure et souterraine, faite d'agencements sociaux inédits, de communs éphémères, de cette joie qui nourrit les luttes, une fête à défendre comme une zone menacée, contre sa colonisation par le temps productif du jour.
Mais cette fête est récupérable, et elle l'est déjà. Le capitalisme et le pouvoir la transforment en exutoire domestiqué. Nos espaces ne sont donc pas exempts de rapports de domination. C'est aussi la nuit qu'il devient plus facile pour les prédateur·ices d'opérer : à la faveur de son caractère flou et interlope, du relâchement de la vigilance qu'induisent la fête et le sentiment de communauté, parfois de l'alcool et des drogues.
Nous défendons une culture de la responsabilité collective et du soin collectif dans tous les espaces ; les espaces de plaisir en exigent une attention particulière si nous voulons que toustes y soient réellement inclus·es
Il nous faut, pour cela, affronter nos angles morts. L'inclusion de tous les corps, à commencer par ceux qui débordent la norme, et une vigilance de chacun·e sur ses propres biais de classe, de race et de genre.
ressources
Camille Mati, Gabriel Debray et Hugo Combe, Intérieur Queer, n° 6 et 7, « Elle est où, la fête ? », France Inter, 14 février 2020 —
consentis.info — forme les professionnel·les et le public aux violences sexuelles et discriminatoires en milieu festif depuis 2018 ; enquêtes et rapports en accès libre pour outiller des espaces plus sûrs.
Technoplus — réduction des risques liés aux usages de drogues en milieu festif, portée par des fêtard·es (pertinent pour le passage sur les substances).