Une révolution sans putes ni pédés
En 1977, quand je suis né, à Lisbonne, l’homosexualité était encore ilégale au Portugal.
C’était seulement en 1982 que les rapports consensuels entre adultes du même sexe étaient dépénalisés.
En 1974, peu après la révolution des oeillets, qui a libéré le pays de 48 ans de fascisme, le général Carlos Galvão de Melo,
membre de la jointe militaire, a déclaré à la télévision,
au sujet de la publication dans un journal du manifeste des homosexuels révolutionaires
que «on n’avait pas fait la révolution pour les putes et les pédés».
Alors, d’abord il y a une nuit, cette nuit du fascisme, cet oubli de la différence qui caractérise toute forme de pouvoir.
Mais aussi la nuit de ma propre enfance, l’oubli de mon corps, l’injonction à être autre chose que je n’étais pas.
La première blessure de la sensibilité: l’étonement d’avoir un corps.
Il y a le silence. Les gens qui tournent le regard, qui font semblant de ne pas voir.
«Toi aussi tu vas te marier, tu vas avoir des enfants». Et on les croit.
Ma prof de Biologie quand j’avais 12 ans qui disait devant la classe:
«Aujourd’hui l’homosexualité est à la mode mais c’est une maladie».
Et moi enfant qui pensait: «Bien sûr, c’est une maladie».
Et puis il y a la violence banale des mots quotidiennes que tout le monde accepte
et qui est une forme de lâcheté. Mon oncle au balcon
voyant un couple de lesbiennes du quartier entrer dans leur voiture exclame: «Elles vont sortir les gouines.»
Et je ne dis rien.
Ma tante au déjeuner, devant toute la famille:
«Alors, tu vas sortir avec une fille dès que tu arrives à Lisbonne?». Je réponds:
«Il n’y a que des rencontres avec des filles.» «Alors, t’es pédé? Mes condolences».
Je ne dis rien.
Mes parents ne disent rien.
Personne ne dit rien.
Il y a le mensonge: mentir à soi-même et à autrui.
Et il y a une violence énorme, souterraine, qui implose.
Je buvais bière après bière tout seul chaque soir.
Je me soulais pour oublier quelque chose que je ne savais plus ce qu’était.
J’avais des blackouts
C’était pour fermer les yeux à la lumière de ma jeunesse qui s’écoulait sans qu’aucun visage aimé l’incarne et le dise en mots.
C’était pour oublier le désespoir qui me suivait chaque fois que je tombais amoureux d’une femme.
Il y avait des autres comme moi, bien sûr, qu’on croise dans la rue ou dont on entend parler dans les conversations.
Dans le métro, une fille qui parle:
«Mon cousin est incapable de garder un boulot.
Et le pire c’est qu’il démissione et ne va pas demander son argent.
Il est allé voir une petite amie de l’ internet et il est revenu et s’est mis au lit.
C’est toujours comme ça.
Il se met au lit et ne sort pas pendant des semaines».
Une fois j’ai rencontré un voisin dans la rue.
Il se lance dans mes bras en pleurant.
Je vois qu’il est ivre.
Il me dit: «Je suis homosexuel».
Et je fais semblant d’être héterosexuel tout en le consolant…
Le mensonge entraine la maladie mentale.
La solitude, la dépréssion, l’indécision, l’incapacité d’agir, la compulsion à la répétition.
Et la vérité jaillit en toute violence:
lapsus linguae très embarrassants.
On s’en doute qu’on ne vit pas dans le monde réel.
Qu’on vit trop dehors ou trop dedans, ce qui revient fondamentalement à la même chose.
Qu’on pleure comme des enfants pour causes imaginaires.
Tout nous heurte, tout nous blesse dans notre labyrinthe.
Mais il y a une dignité à se mesurer avec le réel à la distance juste.
Et une espèce de certitude sensible à retrouver finalement son corps.
Parce que l’ homosexualité c’est le droit à avoir un corps, et donc, en toute rigueur, à avoir une place dans le monde.
Il s’en suit que c’est aussi une condition d’égalité, de regarder les autres en face et de partager le monde.
Une condition d’amitié.
Une politique.